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La rigueur peut-elle être de gauche ?, par Pierre Haroche

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La politique n’est pas qu’un jeu d’échec où la victoire reviendrait au candidat ayant réussi à aligner les meilleurs "coups". C’est aussi un jeu biaisé où l’actualité et les contraintes économiques peuvent favoriser structurellement un camp plus qu’un autre. On se souvient que la réforme des 35 heures, visant à partager le travail en période de fort chômage, a pu paraître décalée lors de sa montée en charge à une époque de fortes créations d’emplois et qu’inversement, la défiscalisation des heures supplémentaires par Sarkozy est intervenue à contretemps, en pleine hausse du chômage. On pourrait en dire autant du bouclier fiscal qui s’est avéré indéfendable en contexte de crise budgétaire et de montée des impôts. Pour être crédible, il ne suffit donc pas de dérouler son programme naturel. Il faut aussi être soutenu par les réalités.

Dans la campagne actuelle, la partition de la droite semble toute écrite : il faut assainir les finances et donc maintenir le cap d’une politique de rigueur ; la gauche dépensière ne ferait qu’aggraver la crise et affoler les marchés. D’un autre côté, le discours de la gauche de la gauche tend à confirmer objectivement cette dernière thèse : une vraie politique sociale ne peut que rejeter radicalement la rigueur par refus de s’inféoder aux marchés. Schématisé ainsi, le débat ne laisse aucune marge à la gauche de gouvernement. D’un côté avaler la pilule de l’austérité ; de l’autre s’en remettre à la planche à billets.

Mais au fait, faire des économies, est-ce fatalement de droite ? En un sens, c’est indéniable. En réduisant les dépenses, on tend à réduire le service public, à privatiser davantage la société et donc à aggraver les inégalités. Mais pour être cohérent, ce constat doit être poussé jusqu’au bout. Si l’Etat ne fait que transformer des dépenses publiques en dépenses privées, fait-on réellement des économies ? La santé démontre clairement le contraire. Alors que les Français consacrent 11% de leur PIB en dépenses de santé, les Américains, avec un système d’assurances essentiellement privées, y consacrent 16% de leur PIB. Pourtant, les Français disposent d’une couverture universelle de bonne qualité alors que 52 millions d’Américains se sont retrouvés sans assurance en 2010. Autrement dit, un euro de dépense publique peut être plus efficace qu’un euro de dépense privée. Et la vraie rigueur n’est pas forcément là où on l’attend. Il vaut parfois mieux augmenter les impôts pour maintenir le service public plutôt que se tourner vers des entreprises prestataires de services privés qui reviendraient plus cher. Prenons un autre exemple, l’éducation. Quand l’Etat réduit les moyens de l’école publique, il pousse aussi des familles à se tourner vers les établissements privés ou les officines de soutien scolaire. Le résultat de cette privatisation silencieuse risque d’être, comme pour la santé, un système plus cher et moins efficace car plus inégalitaire. A moyen terme, les coupes dans les dépenses de l’Etat ne sont donc pas forcément synonymes de gestion rigoureuse, bien au contraire.

En 2007, Sarkozy a lancé la "révision générale des politiques publiques" dont la mesure phare a été le non-remplacement d’un fonctionnaire partant à la retraite sur deux. Pourtant, l’objectif selon lequel chaque euro dépensé doit l’être de la façon la plus efficace possible ne doit pas être dédaigné. La rigueur peut être de gauche, à condition de ne pas être envisagée seulement au niveau de l’Etat, mais à l’échelle de la société toute entière, pour en finir avec les fausses économies qui finissent par alourdir les factures des Français. Les dépenses publiques doivent être évaluées non dans l’absolu, mais en comparaison avec les solutions privées qui rempliraient le vide du désengagement. Car plus un problème est soumis à l’interdépendance des citoyens entre eux et génère des externalités qu’ils ne peuvent maîtriser individuellement, plus il est crucial de lui apporter des solutions collectives, moins coûteuses grâce aux économies d’échelle et plus efficaces grâce à une couverture généralisée de la population. Par exemple, un rapport a montré que la réforme visant à faire payer les sans-papiers pour l’accès aux soins conduisait en réalité à augmenter les dépenses publiques, en incitant les malades à ne pas se faire soigner et donc en retardant la prise en charge et en augmentant les risques de dissémination des maladies. Ou comment le désengagement du public finit par lui coûter cher ! Une révision générale des politiques publiques de gauche devrait ainsi être capable d’ordonner clairement les priorités entre les missions où la dépense publique doit être sanctuarisée voire augmentée, même en période de crise, tout simplement parce qu’elle est plus rentable que la dépense privée et d’autre part les missions où cet avantage est moins décisif ou inexistant. Pour reprendre l’exemple de l’éducation, il devient absurde de ne pas allouer des moyens publics nettement plus importants à l’encadrement personnalisé des élèves, dans la mesure où de plus en plus de parents sont de toute façon prêts à dépenser des sommes importantes pour obtenir ce service du privé si le public n’y répond pas. Une solution passant par l’impôt et l’école publique serait certainement plus rationnelle et plus économique à l’échelle de la société que la solution commerciale qui se développe actuellement. Voilà qui donnerait d’ailleurs un sens nettement plus précis et ambitieux à la promesse de François Hollande de revenir sur les suppressions de postes dans l’Education nationale.

Ceux qui à gauche rejettent l’idée de rigueur budgétaire comme une politique nécessairement de droite sont en fait victimes d’une idée-reçue de droite. Les dépenses publiques seraient un pur coût. Il faudrait les défendre comme un luxe auquel on serait trop attaché pour y renoncer. Profitons de la crise pour nous rappeler cette réalité : le service public, ça sert à faire des économies.


Pierre Haroche

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Zuma, Strauss-Kahn et les grands hommes, par Matthieu Niango

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En mai 2009, Jacob Zuma devenait président de la République d’Afrique du Sud. En mai 2012, Dominique Strauss-Kahn ne deviendra pas président de la République française. Le parallèle entre les deux hommes ne se limite pourtant pas à l’identité des ambitions, ici frustrées, là satisfaites. Tous deux eurent à faire face à une accusation de viol. Tous deux furent victorieux sur le plan judiciaire. Il n’en va pas de même sur le plan politique. Le procès Zuma s’est mû pour ce dernier en catalyseur de popularité. Les épreuves l’ont propulsé hors de portée des feux nourris de ses ennemis, alors qu’elles ont abattu en plein vol l’ancien patron du FMI. Un rapprochement et un écart qui sont bien instructifs sur l’état de la démocratie française.

Au moment des accusations, les deux hommes étaient tenus pour les favoris des élections présidentielles, du fait de leur expérience (ils ont sensiblement le même âge et leur engagement politique ne date pas d’hier), mais aussi parce qu’ils semblaient s’être tenus à l’écart des errements les plus récents de leur camp respectif. En 2007, en portant plainte contre Zuma, c’est à un vice-président qui jouait la carte de la rupture qu’une jeune femme surnommée Kwezi s’attaquait. Zuma se présentait comme le représentant du peuple aux mains liées par les politiques libérales de Thabo Mbeki, alors président de la République. Mais tout le monde savait que son heure viendrait. Depuis sa fonction de directeur du FMI, Strauss-Khan pouvait aussi passer pour l’homme providentiel, qui sortirait de l’ombre au bon moment pour remettre de l’ordre dans les rangs d’un PS dérouté par la brutalité de Nicolas Sarkozy.


Le surgissement des thématiques sordides que le viol emporte avec lui vinrent ainsi troubler ces tableaux radieux. L’écho du procès Zuma se limita pour l’essentiel à son pays (qui n’en perdit pas un détail) tandis que la stature internationale de Dominique Strauss-Kahn valut à son affaire de mœurs une audience sans autre précédent que celle de Clinton. Dans les deux cas, on put observer le décalage entre la temporalité des choses et celle des médias qui en parlent. Une nouvelle "décisive" était réfutée par une autre qu’on pouvait lire le lendemain matin, rapportée avec les mêmes accents de certitude définitive. Incapable de synthèses partielles et de prudence, la presse française s’est ainsi particulièrement illustrée dans cette technique de la nouvelle haletante, que scandait le rythme des jours, insouciant d’un procès qui n’est jamais que de longue haleine.

Puisqu’il fallait, pour
l’affaire Zuma comme pour l’affaire Strauss-Khan, que les colonnes s’emplissent, on a aussi déployé comme jamais l’art de parler pour ne rien dire. Partout chacun semblait avoir choisi son camp avant même que de savoir quoique ce soit. Les Noirs et les amoureux inconditionnels du peuple avaient choisi Zuma dès le premier jour. Les élites politiques, intellectuelles et économiques de gauche (et même parfois de droite) avaient pris parti pour Strauss-Khan au moment même d’apprendre qu’il était arrêté. Le jour même de l’affaire, on put ainsi entendre l’écrivain Pascal Bruckner expliquer doctement aux imbéciles que nous sommes que l’Amérique puritaine trouvait simplement dans l’affaire Strauss-Khan le moyen d’étancher sa passion pour le voyeurisme, et qu’il n’y avait pas là de quoi fouetter un chat.

Ces prises de position hâtives montrent que les cartes politiques sont brouillées. L’avenir de Dominique Strauss-Kahn fut desservi bien malgré lui par ce soutien massif des élites de tout bord, qui n’avaient guère hésité entre la prudence et un soutien que leur dictait leur conscience de classe. Un soutien confirmé ces jours-ci par la joie et les félicitations qui ont fait suite à l’annonce de l’abandon des poursuites pénales.

A quelques mois du moment le plus important de leur carrière, les risques pris par les deux hommes demeurent pourtant inexplicables si l’on s’en tient à une analyse classique de la rationalité. Pourquoi Zuma a-t-il eu un rapport sexuel avec une femme qui le tenait pour son oncle et dont il connaissait l’instabilité psychique ? Pourquoi le candidat Strauss-Kahn a-t-il eu une "relation précipitée" (selon l’expression consacrée par les sexologues) avec une femme qu’il connaissait depuis 10 minutes ? Dans les deux cas, la personnalité des plaignantes et leur comportement juste après les faits ne rendit pas impossible l’idée d’un complot fomenté par l’adversaire, ce qu’auraient dû prévoir de toute façon les deux hommes. Il n’en fut rien. Forces inconscientes qui s’emparent quelque fois de nous et nous font agir à notre détriment. Ces forces, la puissance médiatique contemporaine, malgré tous ses défauts, les place sous les feux de notre réflexion. Qu’il s’agisse de Zuma, de Strauss-Khan, ou de qui que ce soit d’autre, il faut admettre que le Moi n’est pas maître chez lui. On finira peut-être par penser qu’un homme seul n’est pas plus apte à prendre des décisions rationnelles que plusieurs, et que l’idée qui justifie la centralisation politique (on s’entend mieux si l’on est moins nombreux que si l’on est plusieurs) fait trop vite litière des contradictions dont chacun est porteur. Des contradictions que le dialogue avec autrui peut précisément faire éclater au grand jour. On finira peut-être par remiser le mythe du grand homme solitaire, "maître de lui comme de l’univers", au placard des croyances aussi rassurantes que funestes.

C’est probablement cette foi dans l’existence des grands hommes qui fait la différence entre le destin de Strauss-Kahn en France et celui de Zuma en Afrique du Sud. Auréolé par la lutte contre le régime raciste de l’apartheid, soutenu par le peuple dont il se dit le défenseur, le futur président sud-africain était sorti grandi d’un épisode qu’il avait su habilement placer dans la continuité de son combat de l’ombre pour l’égalité entre Blancs et Noirs. Nous sommes quant à nous loin des circonstances qui font les héros politiques. Les grandes qualités d’économiste de l’ancien ministre ne justifiaient pas aux yeux des Français qu’on vole à son secours à tout prix. Strauss-Kahn au sol, le peuple de gauche est passé à autre chose, quoiqu’il en fût de sa culpabilité. En terme de voix, et comme le montrent tous les sondages, le parti socialiste n’a pas grandement souffert du désaveu de son champion le plus brillant. En France, le temps de l’illusion du grand homme semble ainsi devoir s’éloigner inexorablement. Chacun sait désormais qu’il est interchangeable. Il faut s’en réjouir : cela augure d’une prise en main du peuple par lui-même. Et seuls les amoureux du sang et de la mort peuvent vouloir ces guerres et ces crises qui requièrent des personnalités exceptionnelles ou les font naître. Il est à souhaiter que l’intendance institutionnelle suive ici l’évolution des mœurs politiques. Il serait beau que l’élection présidentielle cesse d’être ce rite superstitieux où tout un pays semble jouer son destin sur un coup de dé. Quant à Dominique Strauss-Kahn, il a des raisons aujourd’hui de regretter de ne pas être sud-africain.



Matthieu Niango

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Une sortie lente et réfléchie du nucléaire, par Henry J. Dicks

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L’accident de Fukushima a relancé le débat sur le nucléaire. Certains y ont vu l’échec définitif du projet moderne de la maîtrise de la nature et préconisent une sortie immédiate du nucléaire, d’autres, un argument supplémentaire en faveur du nucléaire –car même la coïncidence improbable d’un séisme et d’un tsunami sur le site d’une centrale n’a pas, jusqu’ici, donné lieu à un seul mort. A chacun de ces deux pôles s’ajoutent tous les arguments classiques : ceux des ‘pro-nucléaires’ (faible émission de gaz à effet de serre, coûts relativement bas, efficacité déjà démontrée, etc.), aussi bien que ceux des anti-nucléaires (risque de graves accidents naturels ou anthropogéniques, problèmes de traitement et de stockage des déchets, faible création d’emplois par rapport aux énergies renouvelables, etc.). Au lieu de reprendre ses débats classiques, examinons le nucléaire du point de vue, rarement mis en valeur dans l’évaluation traditionnel de ses risques, de l’impact de la crise écologique à moyen et à long terme sur notre capacité de garantir la gestion et la maîtrise de cette technologie. Il en découlera un argument en faveur d’une sortie lente et réfléchie du nucléaire accompagnée par un détournement relativement rapide de l’argent publique actuellement accordé au nucléaire vers les énergies renouvelables.

Quels sont les impacts de la crise écologique sur notre capacité de gestion des centrales nucléaires?

Lorsque l'on réfléchit sur l’exploitation future de l’énergie nucléaire, on a tendance à supposer que le monde restera plus ou moins comme il est aujourd’hui. Autrement dit, on suppose que les gros problèmes technocratiques se produiront principalement dans de petits Etats situés à la périphérie du capitalisme mondial et sans capacité d’exploitation d’énergie nucléaire (Afghanistan, Libye, Côte d’Ivoire, etc.) ; au cœur du capitalisme mondial, par contre, on estime qu’il faudrait une coïncidence improbable, comme ce fut le cas à Fukushima, pour qu’un accident important se produise.

On ignore ainsi tous les dangers possibles et probables provenant d’une progression de la crise écologique: effets du changement climatique sur notre capacité a nourrir une population mondiale croissante, risques accrus d’événements météorologiques pouvant frapper les centrales (ouragans, tsunamis, inondations), probabilité augmentée de guerres de ressources (pour l’uranium, par exemple), élévation du niveau de la mer augmentant ainsi le danger d’inondation des centrales, déplacements massifs de réfugiés fuyant des écosystèmes effondrés, entre autres. Bien sûr, on pourrait objecter que ces considérations ne s’appliqueront probablement pas à la France, puisque, même si elle subira certains effets du réchauffement climatique (canicules, sécheresses, inondations), cela ne devrait pas l’empêcher de gérer ses centrales.

Mais ce type de raisonnement pose deux problèmes :

1. Le premier problème concerne la durée de vie des centrales nucléaires, estimée à environ 80 ans (5 ans de construction + 30 à 60 ans d’activité + 30 ans de démantèlement). Si l’on tient également compte du temps de planification, cela veut dire qu’une centrale nucléaire conçue aujourd’hui pourrait toujours être présente sur terre en 2100. Mais qui peut dire ce que sera devenue la France en 2100, surtout lorsque l'on considère que le changement climatique pourrait facilement atteindre 3 ou 4º C par la fin de ce siècle et que ses effets sur les écosystèmes, l’économie mondiale, et les relations internationales sont si difficilement prévisibles? D’ailleurs, lorsqu’on y ajoute le problème de la gestion et du stockage de déchets radioactifs à plus long terme (jusqu’à 100 000 ans), les dangers d’une poursuite à moyen et à long terme du projet nucléaire deviennent encore plus difficiles à ignorer, même en France.

2. Le deuxième problème survient en raison de l’importance accordée à la filière nucléaire par la France et, par conséquent, de la forte présence internationale de ses entreprises nucléaires. Il va de soi que l’investissement massif par l’Etat dans les recherches nucléaires (90% du financement des recherches énergétiques entre 1946 et 1992) a joué un rôle prépondérant dans l’implantation de sociétés comme EDF et Areva partout dans le monde (Europe, Etats Unis, Amérique du Sud, Afrique et Asie). Certes, ces activités contribuent à la croissance économique de la France et elles le feront d’autant plus que le monde poursuit le chemin nucléaire ; mais il n’empêche que cette stratégie favorise la prolifération de centrales nucléaires, et, en ce sens-là, le privilège accordé à la filière nucléaire joue un rôle important dans la création de nouvelles centrales à travers le monde.

De ce point de vue, les accords signés en 2008 par Areva pour la construction de nouvelles centrales nucléaires en Chine sont une conséquence directe d’un choix politique pris par le gouvernement français. Mais qui peut dire dans quel état sera la Chine en 2100 ? Peut-être que ce pays, souffrant dès lors d’une grave crise environnementale provoquée par sa croissance industrielle frénétique de la première moitié du siècle, ne pourra plus maîtriser ses soixante-deux centrales aujourd’hui en phase de construction ou de planification, sans parler des autres centrales qu’elle pourrait construire par la suite.

Dans cette optique, les accidents de Tchernobyl et de Fukushima sont tous les deux instructifs. Tchernobyl nous apprend que des pays subissant une forte dégénération technocratique interne, comme c’était le cas de la Russie en 1986, ne sont pas en position de gérer des centrales nucléaires. Fukushima, quant à lui, nous apprend qu’à la différence du monde conçu par la science classique, où il suffit d’analyser des risques en modifiant un paramètre à la fois, les grands dangers consistent en une coïncidence de plusieurs facteurs liés entre eux, comme les séismes et les tsunamis.

A la lumière de ces deux constats, pouvons-nous être sûrs que, dans 50 à 100 ans, il n’y aura pas, quelque part dans le monde, de grave dégénération technocratique déclenchée par la crise écologique et mettant en danger la capacité d’un ou plusieurs pays à gérer leurs parcs nucléaires? Bien sûr que non. De plus, dans une telle situation, on peut facilement imaginer des choix extrêmement difficiles : ou bien dépenser de l’argent pour nourrir un peuple souffrant des impacts de la désertification sur la production agricole, ou bien démanteler une centrale nucléaire dangereuse à un coût extrêmement élevé. Le mieux serait tout simplement d’éviter toute possibilité d’un tel choix.

Contre ce bilan plutôt pessimiste, on pourrait répondre que, faible émetteur de gaz à effet de serre, le nucléaire est en effet un outil puissant contre le réchauffement climatique. Dans cette optique, l’opinion de James Lovelock –célèbre théoricien de « Gaia », l’idée que la terre est un grand système autorégulé– n'est pas dénuée d'intérêt. D’une part, Lovelock croit qu’il est probablement trop tard pour lutter efficacement contre le réchauffement climatique et qu’il nous faut plutôt nous préparer à nous adapter à un monde beaucoup plus chaud ; d’autre part, il préconise l’adoption à grande échelle du nucléaire, faible émetteur de gaz à effet de serre. Mais ces deux constats s’entrechoquent : le pire scénario serait sans doute un monde gravement touché par le changement climatique, mais dans lequel il subsiste des centaines, voire des milliers, de centrales nucléaires pouvant dès lors s’avérer extrêmement difficile à maîtriser.

Dans cette perspective, la poursuite du développement nucléaire constitue tout simplement un pari énorme : le projet actuel de la maîtrise techno-scientifique de la nature se poursuivra au moins jusqu’en 2100, résistant et même domptant tout problème écologique issu de ce même projet, partout dans le monde. Ceci ne veut pas dire que je prédis de grandes catastrophes écologiques, mais simplement que de telles catastrophes figurent parmi les scénarios possibles de l’avenir (ceux de l’IPCC, par exemple) et qu'il serait imprudent de les exclure aujourd'hui de nos calculs.

En vue de ces arguments, la question que nous devrions poser aujourd’hui n’est pas celle de savoir s'il y aura, dans les mois ou les années à venir, un grave accident nucléaire en France lié à une insuffisance de sûreté dans nos centrales actuelles. Elle est plutôt celle de savoir si l'on veut contribuer à la prolifération internationale de centrales nucléaires à moyen et à long terme, alors que l’avenir global nous présente autant de risques (changement climatique, guerres de ressources, population croissante, effondrement d’écosystèmes) qui mettraient en péril un parc nucléaire mondial pouvant bientôt dépasser mille réacteurs.

Pourtant, de même que la logique de cette position va à l’encontre d’un renouvellement du projet nucléaire, elle nous apprend également qu’il faut se méfier de ceux qui en préconisent une sortie trop rapide. A court terme, les risques des centrales nucléaires actuellement exploitées ne sont pas très élevés ; ce n’est qu’à moyen et à long terme qu’apparaît la folie de parier sur le nucléaire. Il faut donc éviter à la fois la démarche allemande, qui consiste à effectuer une sortie hâtive du nucléaire entraînant sans doute une hausse de consommation de combustibles fossiles, et la démarche opportuniste de la droite française: faire quelques faibles concessions à courts termes aux anti-nucléaires (fermeture de Fessenheim, revue de la sûreté des centrales existantes) et ensuite, s’il n’y a pas de graves accidents dans les mois ou tout au plus les années à venir (et il n’y en aura sans doute pas), revenir à une politique de soutien, de renouvellement, et d’expansion nationale et internationale de l’industrie nucléaire française.

A l’encontre de ces deux démarches également précipitées et irréfléchies, un autre chemin se présente: ne pas investir dans une nouvelle génération de réacteurs et détourner les fonds de recherches énergétiques actuellement accordés au nucléaire vers les énergies renouvelables, lesquelles, en cas de grave crise écologique menant éventuellement à une moindre maîtrise de la nature, seront à la fois beaucoup plus facilement exploitables et infiniment moins susceptibles d’amplifier de façon presque inimaginable d’éventuels désastres écologiques. Néanmoins, en attendant les fruits de ces investissements dans les énergies renouvelables –qui pourraient fournir 80% de nos besoins énergétiques par 2050, selon l’IPCC–, rien ne nous empêche de continuer à exploiter nos centrales nucléaires actuelles, voire, dans certains cas, de prolonger leur durée de vie. Il nous faudra sortir du nucléaire, mais de façon lente et réfléchie.


Henry J. Dicks

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Le Pen et les primaires, par Pierre Haroche

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Quoique l’on pense de la fiabilité des sondages à plus d’un an de la présidentielle, on peut s’accorder sur un point : la présence de Marine Le Pen au second tour est désormais une hypothèse crédible. Alors que l’on agite le scénario d’un nouveau 21 avril dans tous les sens, à l’endroit et à l’envers, il convient de souligner une différence de taille avec 2002 : le temps.

En 2002, les premiers sondages donnant Jean-Marie Le Pen et Lionel Jospin au coude à coude étaient intervenus dans les derniers jours de la campagne et aucun média n’avait mis en lumière le risque d’élimination du socialiste. Le 21 avril, beaucoup d’électeurs de gauche s’étaient abstenus ou s’étaient reportés sur des "petits" candidats, et avaient finalement été amèrement surpris par le résultat. Cette fois, les dits sondages interviennent alors que la campagne n’a pas commencé et que les candidats ne sont pas encore déclarés. Tout le monde a le temps d’anticiper.

Imaginons (ce qui n’est pas encore certain) que l’hypothèse actuelle se confirme, c'est-à-dire Le Pen, Sarkozy et le candidat socialiste à quelques points d’écart les uns des autres. Il est une question qu’il faudra bien se poser : voter disons Jean-Luc Mélenchon ou Eva Joly, est-ce voter pour l’élimination de la gauche ? Il est à parier que beaucoup hésiteront, même parmi leurs partisans les plus convaincus. Le phénomène auquel nous pourrions alors assister serait celui d’une dé-primarisation du premier tour de la présidentielle. En effet, lorsque la gauche et la droite classique sont certaines d’être représentées au second tour, le premier tour peut prendre des allures de primaires dans chaque camp, l’exemple typique étant 1995 et le duel Chirac-Balladur. Mais si l’extrême droite est dans le duo de tête, alors ce jeu n’a plus de sens. Tout l’enjeu est de se qualifier. La présidentielle tend à devenir une élection à un seul tour.

Et c’est là que l’initiative socialiste d’organiser des primaires ouvertes à tous les électeurs de gauche pourrait prendre une dimension nouvelle. Ces primaires ont été beaucoup critiquées notamment parce qu’elles encouragent la compétition fratricide entre des candidats qui devront se rassembler à la présidentielle. Mais si le premier tour devient le tour décisif, ce grand débat interne à la gauche devient alors salutaire. L’appel à "voter utile" au premier tour aura une toute autre légitimité dès lors que les électeurs écologistes, du Front de Gauche, voire centristes, auront eu l’occasion de participer à la désignation du candidat socialiste. Si tout est décalé d’un cran, alors c’est au primaires que devront s’exprimer les tendances internes à la gauche et au premier tour de la présidentielle que le candidat commun devra l’emporter.

Bien entendu, tout cela est encore hypothétique. Bien entendu, les électeurs de la gauche non socialiste ne trouveront pas forcément leur bonheur parmi les candidats à la primaire ouverte, quoique l’éventail des pressentis ne soit pas négligeable. Mais il faut se souvenir qu’en 2002, ce n’était pas tant le Front national qui avait gagné des électeurs que la gauche qui s’était démobilisée. Au lieu d’entrer dans des débats misérables du type "à qui profite la montée du FN ?", prendre les devants par une dynamique mobilisatrice et qui plus est démocratique, voilà le véritable enjeu.


Pierre Haroche

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François Fillon, historien marxiste, appelle à la révolte, par Guillaume Calafat

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L’Histoire, l’Histoire, Mesdames et Messieurs les députés, avance souvent plus vite que la diplomatie".


C’est par ces mots prononcés sur un ton sentencieux à l’Assemblée Nationale, dans la première séance de questions aux gouvernements du 18 janvier, que François Fillon a introduit son discours visant à soutenir la ministre des Affaires Étrangères et ministre d’État. Le premier ministre s’avance à la tribune à la place de Michèle Alliot-Marie pour répondre à une question posée par le président du groupe socialiste à l’Assemblée, Jean-Marc Ayrault, qui demande pour quels motifs la ministre des Affaires Étrangères avait étrangement proposé de mettre au service de Ben Ali le «‘savoir-faire’ français en matière de sécurité » au plus fort des manifestations en Tunisie. François Fillon ne répond pas vraiment à la question ; très certainement pour honorer la mémoire de son irréprochable « mentor » Philippe Séguin, il rappelle que Lionel Jospin en 1997 ou Dominique Strauss-Kahn en 2008 avaient eu des mots positifs à propos des autorités tunisiennes, il félicite ensuite les Tunisiens et blâme finalement les socialistes qui soutiennent Gbagbo.

Passons sur cela, et concentrons-nous sur la partie liminaire du discours du Premier Ministre qui propose une double définition de l’histoire et de la diplomatie, sur laquelle il convient de s’arrêter. À vrai dire, lorsque l’on écoute François Fillon, on ne comprend pas bien ce qu’il entend par « l’Histoire avance souvent plus vite que la diplomatie ». Heureusement, il précise ensuite que « nous [sans doute les hommes politiques] avons fait collectivement l’expérience de cela lors de la chute de l’Union soviétique et de la réunification allemande. La Révolution tunisienne, d’une certaine façon, nous le rappelle ».

En clair, et pour le dire crûment, nos diplomates n’ont pas du tout anticipé ce qui allait se passer en URSS, en Allemagne et en Tunisie, et ont été dans ces trois cas complètement dépassés par les événements. C’est, en creux, ce que disait Alain Juppé quelques jours plus tôt, qui expliquait que les « pays occidentaux » avaient « sous-estimé le degré d’exaspération de l’opinion publique face à un régime policier ».

Cependant, si l’on se penche sur la phrase de François Fillon, on se rend compte qu’il y a bien plus qu’un aveu de faiblesse des chancelleries occidentales. L’Histoire et la diplomatie auraient une « vitesse » et viseraient à un but commun malgré des temporalités différenciées. Un but qui, en l’espèce appliqué au cas tunisien, coïncide avec une demande d’amélioration des conditions de vie dans le pays, ainsi qu’avec l’obtention de certaines libertés fondamentales.

Cette vision dynamique de l’Histoire est intéressante : elle suppose que les manifestations, les mouvements de contestation sont le moteur du changement politique ; elle suppose également que les revendications manifestées par le peuple dans la rue sont non seulement un moteur, mais encore un accélérateur de « l’Histoire », synonyme ici de progrès et d’émancipation. C’est donc le peuple, la rue qui fait avancer l’Histoire, une idée marxienne, pour ne pas dire marxiste, que l’on peut être étonné de trouver formulée par un Premier ministre qui n’a, du moins à ma connaissance, jamais montré d’inclination particulière pour la lutte des classes.

Mais venons-en à la « diplomatie » qui, dans la phrase de François Fillon, semble avoir une acception assez large ; car, sauf à idéaliser les relations internationales, il semble assez peu courant d’associer la diplomatie aux mouvements d’émancipation et de liberté des peuples. Le maintien des relations cordiales entre États passe, au contraire, et ce très souvent, par des voiles pudiques jetés sur des conceptions différentes des droits individuels et collectifs. En ce sens, « être diplomate », c’est aussi « faire avec » ; la diplomatie est donc bien souvent associée à une certaine inertie « realpoliticienne ». De quelle « diplomatie » parle donc notre Premier ministre ?

La réponse est sans doute à chercher dans une interview très explicite d’Alain Juppé, le 25 juin 1995, dans l’émission Géopolitis, sur France 2. Interrogé à propos de la Bosnie, le journaliste demande au nouveau Premier ministre Juppé :
« Votre expérience d’homme politique, votre expérience au Quai d’Orsay, votre fonction aujourd’hui, vous conduisent-elles à penser que la phrase suivante est juste : ‘Que l’Histoire va plus vite que la diplomatie et qu’au fond les peuples créent souvent les exemples et qu’ensuite les politiques suivent’ ? »

Alain Juppé prononce alors ces mots lourds de sens :

« Sûrement. Le thème de réflexion, c’est continuité ou rupture dans la diplomatie française mais le vrai sujet, c’est continuité ou rupture dans la réalité du monde. Ce qui s’est passé, prenez en 1989, c’est cela qui commande l’événement. Ce sont les peuples et pas les chancelleries qui font l’Histoire, on le sait depuis longtemps ».

Alain Juppé et François Fillon soutiennent dans un même élan que ce « sont les peuples qui font l’Histoire », et pas les appareils d’État, les diplomates, les ministères des affaires étrangères, voire les hommes politiques. Cette modestie de nos deux leaders maximi apparaît ainsi comme un véritable appel à l’organisation de mouvements populaires pour faire avancer le cours des événements, le progrès social et la liberté ; reste à savoir pour quelle raison ces deux premiers ministres, face aux mouvements sociaux dans notre pays, ont toujours considéré que l’Histoire était terminée.



Guillaume Calafat

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