La paix passera par les intellectuels, par Manon Garcia

La semaine dernière, un réalisateur égyptien,
Ahmed Atef, juré du festival, a décidé de
démissionner pour protester contre la
présence du film de cette réalisatrice. Il a
été suivi par d’autres collègues. Le Quai
d’Orsay a, tout d’abord, accepté de retirer
le film incriminé et s’est ensuite ravisé,
ouvrant la porte à une contestation de grande
ampleur dans le monde du cinéma égyptien. Les
intellectuels, qui ont depuis décidé de
retirer les films égyptiens de la compétition
et de boycotter les rencontres, accusent
l’Etat français de vouloir forcer une
"normalisation culturelle" qu’ils rejettent
avec l’Etat hébreu.
Les accords de Camp David, instaurant la paix
entre Israël et l’Egypte, ont fêté la semaine
dernière leur trente-et-unième anniversaire.
Chaque semaine, le président égyptien, Hosni
Moubarak, dialogue avec les hommes politiques
israéliens. L’Egypte fournit la majeure
partie des hydrocarbures israéliens, la
coopération agricole est intense… Et
pourtant, les intellectuels et artistes
égyptiens, dans leur majorité, refusent ce
qu’ils appellent la "normalisation
culturelle". Il est presque impossible pour
les Egyptiens d’avoir accès à la culture
israélienne et bien des artistes égyptiens
refusent, contraints ou non, l’accès des
Israéliens à leurs œuvres. La méfiance du
monde culturel égyptien à l’égard de l’Etat
hébreu avait d’ailleurs connu une publicité
toute particulière lorsque Farouk Hosni,
ministre de la Culture égyptien
indéboulonnable depuis plus de vingt ans,
avait décrété en 2008 qu’il était prêt à
"brûler lui-même des livres israéliens s’il
en trouvait dans les bibliothèques
égyptiennes", propos qui expliquent sans
doute en partie l’échec de sa candidature à
la direction générale de l’Unesco.
Aujourd’hui, la position de ces intellectuels
et de ces artistes semble absurde: si une
chose est claire, de part et d’autre des
frontières et des murs de séparation, c’est
qu’il faut bâtir la paix au Proche-Orient,
une paix qui passera par la construction et
la reconnaissance le plus rapidement possible
d’un Etat palestinien. Depuis soixante ans,
la politique et la diplomatie ont montré
leurs limites. Aujourd’hui, seule la société
civile parviendra à faire émerger la paix.
Plus que jamais, il faut favoriser le
dialogue, l’échange, les initiatives
communes. Et les artistes devraient être les
précurseurs de cette paix future.
Traditionnellement, ce sont eux qui ont été à
la pointe du combat pacifiste, que ce soit
pendant les deux guerres mondiales ou pendant
la Guerre froide. C’est dans ce sens que la
position de ces cinéastes égyptiens est
grotesque. Refuser le dialogue avec le cinéma
israélien aujourd’hui semble d’autant plus
incompréhensible que nombre de réalisateurs
représentent bien ce que l’on appelle
"l’autre Israël", cette société parfois
invisible de l’extérieur qui se bat au
quotidien contre la colonisation, contre les
violences quotidiennes infligées aux
Palestiniens, et pour la paix, pour une paix
juste et durable. Que penserait-on d’un pays
qui refuserait de montrer les films d’Abbas
Kiarostami, réalisateur iranien qui s’est vu
décerner la Palme d’or au Festival de Cannes
en 1997, au motif qu’il vient d’un pays
misogyne, autoritaire et antisémite ?
L’Union des cinéastes égyptiens et le Centre
national du cinéma égyptien, qui mènent
l’opposition au film israélien et au
festival, se trompent de combat : les
Palestiniens n’ont jamais demandé aux pays
arabes amis de boycotter la culture
israélienne, tout au plus leur ont-ils
demandé de manifester leur opposition aux
institutions israéliennes. Ces organisations
semblent se voiler la face : à quoi bon
boycotter des rencontres de jeunes
réalisateurs alors qu’on ne s’oppose pas au
pouvoir en place qui, lui, construit à ce
moment même des murs en acier pour empêcher
les Palestiniens de faire entrer armes et
nourriture à Gaza ?
Ne soyons pas hypocrites : la politique
israélienne, en particulier ces dernières
années, n’aide pas ses voisins à faire preuve
d’ouverture. Il faudrait cesser la
colonisation, le blocus économique de Gaza,
aider à la mise en place d’un Etat
palestinien viable. Mais pour que ces
changements interviennent, c’est à la société
civile d’aller de l’avant, de rechercher les
échanges, les rencontres. N’oublions pas, par
exemple, que, pendant la Guerre froide, les
relations entre les Etats-Unis et la Chine
ont repris à travers un match de ping-pong
!
Manon Garcia

