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Une sortie lente et réfléchie du nucléaire, par Henry J. Dicks

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L’accident de Fukushima a relancé le débat sur le nucléaire. Certains y ont vu l’échec définitif du projet moderne de la maîtrise de la nature et préconisent une sortie immédiate du nucléaire, d’autres, un argument supplémentaire en faveur du nucléaire –car même la coïncidence improbable d’un séisme et d’un tsunami sur le site d’une centrale n’a pas, jusqu’ici, donné lieu à un seul mort. A chacun de ces deux pôles s’ajoutent tous les arguments classiques : ceux des ‘pro-nucléaires’ (faible émission de gaz à effet de serre, coûts relativement bas, efficacité déjà démontrée, etc.), aussi bien que ceux des anti-nucléaires (risque de graves accidents naturels ou anthropogéniques, problèmes de traitement et de stockage des déchets, faible création d’emplois par rapport aux énergies renouvelables, etc.). Au lieu de reprendre ses débats classiques, examinons le nucléaire du point de vue, rarement mis en valeur dans l’évaluation traditionnel de ses risques, de l’impact de la crise écologique à moyen et à long terme sur notre capacité de garantir la gestion et la maîtrise de cette technologie. Il en découlera un argument en faveur d’une sortie lente et réfléchie du nucléaire accompagnée par un détournement relativement rapide de l’argent publique actuellement accordé au nucléaire vers les énergies renouvelables.

Quels sont les impacts de la crise écologique sur notre capacité de gestion des centrales nucléaires?

Lorsque l'on réfléchit sur l’exploitation future de l’énergie nucléaire, on a tendance à supposer que le monde restera plus ou moins comme il est aujourd’hui. Autrement dit, on suppose que les gros problèmes technocratiques se produiront principalement dans de petits Etats situés à la périphérie du capitalisme mondial et sans capacité d’exploitation d’énergie nucléaire (Afghanistan, Libye, Côte d’Ivoire, etc.) ; au cœur du capitalisme mondial, par contre, on estime qu’il faudrait une coïncidence improbable, comme ce fut le cas à Fukushima, pour qu’un accident important se produise.

On ignore ainsi tous les dangers possibles et probables provenant d’une progression de la crise écologique: effets du changement climatique sur notre capacité a nourrir une population mondiale croissante, risques accrus d’événements météorologiques pouvant frapper les centrales (ouragans, tsunamis, inondations), probabilité augmentée de guerres de ressources (pour l’uranium, par exemple), élévation du niveau de la mer augmentant ainsi le danger d’inondation des centrales, déplacements massifs de réfugiés fuyant des écosystèmes effondrés, entre autres. Bien sûr, on pourrait objecter que ces considérations ne s’appliqueront probablement pas à la France, puisque, même si elle subira certains effets du réchauffement climatique (canicules, sécheresses, inondations), cela ne devrait pas l’empêcher de gérer ses centrales.

Mais ce type de raisonnement pose deux problèmes :

1. Le premier problème concerne la durée de vie des centrales nucléaires, estimée à environ 80 ans (5 ans de construction + 30 à 60 ans d’activité + 30 ans de démantèlement). Si l’on tient également compte du temps de planification, cela veut dire qu’une centrale nucléaire conçue aujourd’hui pourrait toujours être présente sur terre en 2100. Mais qui peut dire ce que sera devenue la France en 2100, surtout lorsque l'on considère que le changement climatique pourrait facilement atteindre 3 ou 4º C par la fin de ce siècle et que ses effets sur les écosystèmes, l’économie mondiale, et les relations internationales sont si difficilement prévisibles? D’ailleurs, lorsqu’on y ajoute le problème de la gestion et du stockage de déchets radioactifs à plus long terme (jusqu’à 100 000 ans), les dangers d’une poursuite à moyen et à long terme du projet nucléaire deviennent encore plus difficiles à ignorer, même en France.

2. Le deuxième problème survient en raison de l’importance accordée à la filière nucléaire par la France et, par conséquent, de la forte présence internationale de ses entreprises nucléaires. Il va de soi que l’investissement massif par l’Etat dans les recherches nucléaires (90% du financement des recherches énergétiques entre 1946 et 1992) a joué un rôle prépondérant dans l’implantation de sociétés comme EDF et Areva partout dans le monde (Europe, Etats Unis, Amérique du Sud, Afrique et Asie). Certes, ces activités contribuent à la croissance économique de la France et elles le feront d’autant plus que le monde poursuit le chemin nucléaire ; mais il n’empêche que cette stratégie favorise la prolifération de centrales nucléaires, et, en ce sens-là, le privilège accordé à la filière nucléaire joue un rôle important dans la création de nouvelles centrales à travers le monde.

De ce point de vue, les accords signés en 2008 par Areva pour la construction de nouvelles centrales nucléaires en Chine sont une conséquence directe d’un choix politique pris par le gouvernement français. Mais qui peut dire dans quel état sera la Chine en 2100 ? Peut-être que ce pays, souffrant dès lors d’une grave crise environnementale provoquée par sa croissance industrielle frénétique de la première moitié du siècle, ne pourra plus maîtriser ses soixante-deux centrales aujourd’hui en phase de construction ou de planification, sans parler des autres centrales qu’elle pourrait construire par la suite.

Dans cette optique, les accidents de Tchernobyl et de Fukushima sont tous les deux instructifs. Tchernobyl nous apprend que des pays subissant une forte dégénération technocratique interne, comme c’était le cas de la Russie en 1986, ne sont pas en position de gérer des centrales nucléaires. Fukushima, quant à lui, nous apprend qu’à la différence du monde conçu par la science classique, où il suffit d’analyser des risques en modifiant un paramètre à la fois, les grands dangers consistent en une coïncidence de plusieurs facteurs liés entre eux, comme les séismes et les tsunamis.

A la lumière de ces deux constats, pouvons-nous être sûrs que, dans 50 à 100 ans, il n’y aura pas, quelque part dans le monde, de grave dégénération technocratique déclenchée par la crise écologique et mettant en danger la capacité d’un ou plusieurs pays à gérer leurs parcs nucléaires? Bien sûr que non. De plus, dans une telle situation, on peut facilement imaginer des choix extrêmement difficiles : ou bien dépenser de l’argent pour nourrir un peuple souffrant des impacts de la désertification sur la production agricole, ou bien démanteler une centrale nucléaire dangereuse à un coût extrêmement élevé. Le mieux serait tout simplement d’éviter toute possibilité d’un tel choix.

Contre ce bilan plutôt pessimiste, on pourrait répondre que, faible émetteur de gaz à effet de serre, le nucléaire est en effet un outil puissant contre le réchauffement climatique. Dans cette optique, l’opinion de James Lovelock –célèbre théoricien de « Gaia », l’idée que la terre est un grand système autorégulé– n'est pas dénuée d'intérêt. D’une part, Lovelock croit qu’il est probablement trop tard pour lutter efficacement contre le réchauffement climatique et qu’il nous faut plutôt nous préparer à nous adapter à un monde beaucoup plus chaud ; d’autre part, il préconise l’adoption à grande échelle du nucléaire, faible émetteur de gaz à effet de serre. Mais ces deux constats s’entrechoquent : le pire scénario serait sans doute un monde gravement touché par le changement climatique, mais dans lequel il subsiste des centaines, voire des milliers, de centrales nucléaires pouvant dès lors s’avérer extrêmement difficile à maîtriser.

Dans cette perspective, la poursuite du développement nucléaire constitue tout simplement un pari énorme : le projet actuel de la maîtrise techno-scientifique de la nature se poursuivra au moins jusqu’en 2100, résistant et même domptant tout problème écologique issu de ce même projet, partout dans le monde. Ceci ne veut pas dire que je prédis de grandes catastrophes écologiques, mais simplement que de telles catastrophes figurent parmi les scénarios possibles de l’avenir (ceux de l’IPCC, par exemple) et qu'il serait imprudent de les exclure aujourd'hui de nos calculs.

En vue de ces arguments, la question que nous devrions poser aujourd’hui n’est pas celle de savoir s'il y aura, dans les mois ou les années à venir, un grave accident nucléaire en France lié à une insuffisance de sûreté dans nos centrales actuelles. Elle est plutôt celle de savoir si l'on veut contribuer à la prolifération internationale de centrales nucléaires à moyen et à long terme, alors que l’avenir global nous présente autant de risques (changement climatique, guerres de ressources, population croissante, effondrement d’écosystèmes) qui mettraient en péril un parc nucléaire mondial pouvant bientôt dépasser mille réacteurs.

Pourtant, de même que la logique de cette position va à l’encontre d’un renouvellement du projet nucléaire, elle nous apprend également qu’il faut se méfier de ceux qui en préconisent une sortie trop rapide. A court terme, les risques des centrales nucléaires actuellement exploitées ne sont pas très élevés ; ce n’est qu’à moyen et à long terme qu’apparaît la folie de parier sur le nucléaire. Il faut donc éviter à la fois la démarche allemande, qui consiste à effectuer une sortie hâtive du nucléaire entraînant sans doute une hausse de consommation de combustibles fossiles, et la démarche opportuniste de la droite française: faire quelques faibles concessions à courts termes aux anti-nucléaires (fermeture de Fessenheim, revue de la sûreté des centrales existantes) et ensuite, s’il n’y a pas de graves accidents dans les mois ou tout au plus les années à venir (et il n’y en aura sans doute pas), revenir à une politique de soutien, de renouvellement, et d’expansion nationale et internationale de l’industrie nucléaire française.

A l’encontre de ces deux démarches également précipitées et irréfléchies, un autre chemin se présente: ne pas investir dans une nouvelle génération de réacteurs et détourner les fonds de recherches énergétiques actuellement accordés au nucléaire vers les énergies renouvelables, lesquelles, en cas de grave crise écologique menant éventuellement à une moindre maîtrise de la nature, seront à la fois beaucoup plus facilement exploitables et infiniment moins susceptibles d’amplifier de façon presque inimaginable d’éventuels désastres écologiques. Néanmoins, en attendant les fruits de ces investissements dans les énergies renouvelables –qui pourraient fournir 80% de nos besoins énergétiques par 2050, selon l’IPCC–, rien ne nous empêche de continuer à exploiter nos centrales nucléaires actuelles, voire, dans certains cas, de prolonger leur durée de vie. Il nous faudra sortir du nucléaire, mais de façon lente et réfléchie.


Henry J. Dicks

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Pour une nouvelle convention-cadre des Nations Unies sur le changement climatique, par Henry J. Dicks



Reprenant en cela une analyse grammaticale, Emmanuel Lévinas effectue une distinction entre trois personnes: le Moi, l’infiniment Autre, et le tiers. Quelle relation existe-t-il entre ces trois personnes ? Lorsque le Moi se trouve face à l’infiniment Autre, il sera tenté d’agir de manière égoïste et donc de le réduire au même, selon l’expression de Lévinas. Si le Moi se comporte de façon éthique, il reconnaîtra son obligation infinie vers l’Autre et respectera donc son altérité. Cette situation originelle est compliquée par l'émergence d'un tiers. A partir de là, le Moi a aussi des obligations envers ce tiers, et c’est à ce moment que, selon Lévinas, commence la politique. Cette façon de comprendre l’éthique et la politique à partir des relations interpersonnelles peut nous aider à comprendre les problèmes les plus généraux concernant les négociations internationales sur le changement climatique.


A la suite de l’échec de Copenhague, tout le monde s’est fait mutuellement des reproches d’avoir bloqué un accord contraignant de réduction d’émissions. Il serait cependant naïf de dire que cet échec est la faute de la Chine, des États-Unis, ou de quelque autre pays ; si les négociations ont échoué, c’est en raison de la structure de la Convention-cadre des Nations Unies sur le changement climatique (CCNUCC). 

Cette convention-cadre, adoptée à Rio de Janeiro en 1992, dont l’accomplissement principal est le Protocole de Kyoto, divise le monde en deux ensembles : les pays développés (dits Annexe I) et les pays en développement (dits Non-Annexe I). Dans ce cadre, les pays BRIC (Brésil, Russie, Inde, et Chine) sont des pays en développement, au même titre que les pays les plus pauvres d’Afrique ou que les petits États insulaires les plus touchés par le changement climatique. Après vingt ans de croissance économique –en Chine et ailleurs– ce cadre n’a plus aujourd'hui de sens.
 
La conséquence de cet anachronisme est que les pays développés ont passé leur temps, pendant la Conférence de Copenhague, à contester la catégorisation de la Chine comme pays en développement, essayant, selon l’expression de Lévinas, de la "réduire au même", c’est-à-dire de la classifier comme un pays développé. La Chine, elle, s’est vivement attachée au statut de pays en développement que lui attribue le Protocole de Kyoto. La seule réponse qui permettra une résolution à cette impasse est de reconnaître que la Chine (comme les autres pays BRIC) n’est ni un pays développé au même titre que les États-Unis, ni un pays en développement au même titre que l’Éthiopie. Autrement dit, il faut abandonner la distinction binaire "développé/en développement" en faveur d’une approche qui reconnaît l’existence de trois parties distinctes, chacune ayant des responsabilités communes mais différenciées.

Cette approche peut se concevoir dans une perspective levinassienne : lorsque nous, les pays riches, négocions avec la Chine, nous avons un devoir absolu de lui laisser développer son économie et nous ne pouvons pas lui dire: "vous être est dans une situation similaire à la nôtre". Mais la présence d’un tiers complique cette situation et rend possible une solution politique ; nous avons également des responsabilités envers les pays les plus pauvres qui sont nullement dans la même situation que la Chine, et, uniquement pour cette raison-là, nous pouvons également demander des réductions d’émissions de la part de la Chine.

Une conclusion s’impose : il faut abandonner la CCNUCC en faveur d’une nouvelle convention-cadre qui divise le monde en trois parties et qui soit à la fois grammaticalement et politiquement correcte.



Henry J. Dicks

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Jeux Olympiques ou développement durable ? par Henry J. Dicks



C'est l'Angleterre qui accueillera les Jeux olympiques de 2012. Ce n'est pas la France, on l'aura remarqué. Que va-t-elle donc faire avec les nombreux milliards d'euros qu'elle s'était engagée à dépenser pour ces jeux?

Le pays a toujours été très fort dans le domaine des grands projets, comme l'illustrent son TGV, son tunnel sous la manche, ses belles centrales électriques ou sa ligne Maginot!

A défaut de Jeux olympiques, pourquoi la France ne lancerait-elle donc pas un nouveau grand projet?

De quels projets la France a-t-elle aujourd'hui besoin? Dans quel domaine peut-elle montrer une voie à suivre pour le monde entier? La réponse n'a jamais été plus claire. Les grands projets doivent aujourd'hui s'insérer dans la lutte collective contre cet ennemi désormais commun qu'est le changement climatique.
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